La Dame Blanche

    La pluie s’écrasait avec fracas contre le parebrise de la pauvre voiture dont les essuie-glaces battaient à tout rompre, faisant un vacarme épouvantable. Les vitres étaient embuées, rendant l’habitacle étouffant. Comme si cela ne suffisait pas, ils traversaient en cet instant l’immense forêt que Marc détestait tant. Il ne savait pas pourquoi mais elle lui fichait la trouille et il s’imaginait toujours les pires scénarii dès lors qu’il la parcourait.

    — J’te trouve bien silencieux, commença son ami Franck, ne me dit pas que t’as la trouille.

    — Fous-moi la paix !

    — J’en étais sûr, t’as les jetons.

    Alors que Franck s’amusait à jouer avec ses nerfs, Marc lui, observait le peu de paysage qu’il arrivait à percevoir, peu fier. Oui, il avait peur, et alors ? Il avait entendu les pires histoires à propos de cette forêt et il n’avait vraiment pas envie d’être le héro de l’une d’elles. Vraiment pas.

    Franck fanfaronna encore un bon moment. Si bien qu’il ne perçut pas la silhouette blanche qui se tenait debout sur le côté de la route.

     — Attention, arrête-toi ! hurla Marc en frappant de toutes ses forces le tableau de bord.

     Le véhicule pila et s’arrêta quelques mètres plus loin, non sans difficulté.

     — Mais t’es con, tu m’as fait flipper !

     — Y’a une fille dehors, on peut pas la laisser là par ce temps, recule !

     — Hors de question, elle va niquer mes sièges avec cette pluie.

     — Putain, t’es chiant !

     À ces mots, Marc sortit en trombe de la voiture et se dirigea, peu sûr de lui, vers la jeune femme qu’il avait aperçu plus tôt. Il se protégeait tant bien que mal de la pluie avec sa veste en cuir. Malgré tout, il était trempé jusqu’à la moelle. Lorsqu’il parvint à sa hauteur, il fut stopper net dans son intention. Il y avait quelque chose de bizarre à propos de cette fille, quelque chose…

    Elle tourna subitement la tête dans sa direction, le corps toujours parfaitement immobile et il sursauta. Mal assuré, il tenta de lancer la conversation :

     — Tout va bien ? Vous n’êtes pas blessée ?

     Pas de réponse. Elle le fixait intensément, comme si elle avait le pouvoir de lire son âme. Marc regretta un peu de ne pas avoir écouté son ami, mais maintenant qu’il était là, plus question de faire marche arrière.

      — Vous ne devriez pas rester seule sous la pluie, ça pourrait être dangereux.

      Toujours pas de réaction. Elle le fixait impassiblement, le regard vide.

      — Venez, on va vous ramener chez vous.

      Il fit demi-tour sans prendre la peine de regarder si elle le suivait ou non. Bizarrement, il serait presque soulagé qu’elle ne le fasse pas. La façon dont elle l’avait fixé, sans aucune émotion, lui donnait froid dans le dos. Elle avait ce quelque chose… ce quelque chose d’inhumain.

      Lorsqu’il reprit sa place dans la voiture, il chercha du réconfort auprès de son ami Franck, en vain.

      — Tu verrais ta tête, on dirait que t’as vu un fantôme, mec !

     Marc avala sa salive. Devait-il mettre en garde son ami ? Mais il allait encore se moquer de lui. Tant pis, au moins, il dormirait la conscience tranquille ce soir.

      — Bonsoir.

      Les deux garçons sursautèrent, pris au dépourvu par cette voix glaçante et dénuée de sentiment.

      — Putain, depuis quand elle est là ? s’exclama Franck furibond.

     Marc voulut répondre mais se retint. Il était pourtant persuadé que la porte arrière ne s’était pas ouverte. À moins qu’elle n’ait ouverte la porte en même temps que lui ? Mais dans ce cas, Franck l’aurait aussitôt aperçu, non ?  

     Le jeune homme s’autorisa un coup d’œil vers l’arrière et regretta aussitôt cette initiative. Elle regardait fixement devant elle, les yeux perdus dans le vide. Elle avait ce quelque chose de très dérangeant, même s’il n’aurait su dire quoi exactement. De plus, elle était entièrement trempée mais ne sembla pas s’en formaliser. Comment pouvait-elle ne pas avoir froid alors qu’elle était si peu vêtue ? En effet, à part une robe blanche déchirée à divers endroits, elle ne portait rien d’autre, pas même des chaussures à bien y regarder.

     — J’te dépose où ? grogna Franck.

     — À la maison.

     — Ouais, très drôle, et c’est où ?

     — À la maison.

     — Putain, mais t’es conne ou quoi ? s’emporta-t-il.

     Franck, laisse-la tranquille, tu ne vois pas qu’elle est perdue ? Tenez, fit-il à l’adresse de la jeune femme en lui prêtant sa veste, enfilez-ça, vous devez être morte de froid.

     Elle accepta, sans un mot de remerciement. Franck reprit sa route, attendant qu’elle retrouve l’usage de la parole. Marc quant à lui, était plus tendu que jamais. Cette femme avait quelque chose de sordide et il ne s’était jamais senti autant mal-à-l’aise. La pluie ne cessait de tomber et personne n’osait prendre la parole.

     Marc observait de temps à autre l’inconnue assise sur la banquette arrière grâce au rétroviseur droit. Elle continuait de fixer un point invisible, ses yeux noirs semblaient pouvoir percer tous les mystères.

     Franck voulut allumer la radio pour briser le silence qui régnait dans l’habitacle mais celle-ci ne cessait de grésiller. Il frappa à plusieurs reprises dessus mais elle sembla totalement disjoncter. Pour finir, il l’éteignit, pestiférant dans le petit habitacle :

      — Putain de radio de merde !

      — Calme-toi, tenta vainement Marc.

      — Et toi ne me dis pas ce que j’ai à faire !

      — Hey, je n’y suis pour rien, se défendit ce dernier.

      Alors qu’ils se chamaillèrent, un cri perçant envahit la voiture et une voix venue d’outre-tombe cria :

      — Attention !

      Franck manœuvra comme un chef, évitant de peu la voiture qui arrivait en contre-sens.

      — Virage de merde ! fit-il en frappant sur le volant.

      — C’est la dernière fois que je monte avec toi en voiture, s’indigna Marc, tu as failli nous tuer, et je te signale que nous ne sommes pas seuls !

      — Cette voiture est arrivée de nulle part.

      — C’est impossible, et tu le sais très bien.  

     Ils reprirent la route, plus énervés que jamais. Ils arrivèrent enfin à la maison de Marc et ce dernier sembla reprendre des couleurs. Finalement, ce maudit trajet ne ce sera pas finit si mal que ça.

      — Je descends là, fit-il à l’adresse de la jeune femme, gardez-donc ma veste, Franck me la rendra plus tard. Et toi, tente de conduire un peu mieux que ça. On se voit demain.

     Franck leva la main en signe d’au revoir sans ajouter un mot. Lorsque son ami ferma la porte, il ressentit pourtant un immense sentiment de solitude l’envahir. La vérité, c’est qu’il était tétanisé. Tétanisé par cette femme assise sur sa banquette arrière, mais comment l’admettre ? Des histoires, il en avait entendu, lui aussi. Pas des belles. Plutôt de celles qui se finissent toujours mal. Il aurait voulu retenir son ami, ou mieux, descendre avec lui et tant pis pour cette pauvre femme, qu’elle aille se faire voir !

     — Alors, tu te rappelles où tu habites ?

     — À la maison.

     — Et comment je fais-moi, avec ça, hein ?  

    Un frisson le parcourut et il redémarra la voiture. Puisqu’elle refusait de lui répondre, il conduirait jusque chez lui. Elle n’aurait qu’à descendre là où il la laisserait et voilà tout.

     Il reprit la route, plus angoissé que jamais. Pour retourner chez lui, il lui fallait reprendre les petites routes et il détestait cette idée, surtout avec cette maudite femme à l’arrière. Allez, plus que quelques minutes et toute cette histoire ne serait plus qu’un mauvais souvenir.

     — Là. Maison.

    Franck pila net tandis que la jeune femme pointait du doigt un immense manoir. Il avala sa salive et s’avança doucement dans l’allée. C’était bientôt fini. Cette femme allait s’en aller, rentrer chez elle, et il ne la reverrait plus jamais.

    Cette demeure lui rappela une histoire, ou plutôt un fait-divers, bien qu’il n’arrive pas à remettre la main dessus. Que s’était-il passé ici déjà ? Il haussa les épaules, cela ne faisait aucune différence maintenant. Alors qu’il était perdu dans ses pensées, il aperçut la jeune femme s’avancer jusqu’à sa maison. Mais quand était-elle sortie ? Il était à peu près certain qu’elle n’avait pas ouvert la porte. Lorsqu’il se retourna, son siège n’était même pas mouillé. Que faire ? Il mourrait d’envie de rentrer chez lui, d’un autre côté, il n’ignorait pas que cette jeune femme était étrange, vraiment étrange. Et si… ?

    Il envoya sa position à son ami par message avant de sortir du véhicule, se dirigeant d’un pas assuré vers le manoir. Nous verrons bien, pensa-t-il.

***

    Sans nouvelles de son ami, Marc décida de se rendre à l’endroit indiqué par son dernier message. La pluie avait cessé en début de matinée et il faisait désormais grand soleil. Aussi, le grand manoir ne lui parut pas aussi effrayant que ce qu’il s’était imaginé lorsqu’il s’engouffra dans l’allée principale. Le véhicule de son ami était toujours stationné là, bizarre.

    Il sonna à plusieurs reprises à la porte. Franck avait-il dormi là ? Avait-il passé la nuit avec cette fille ? Ça lui ressemblerait plutôt. Il se sentit ridicule, et s’ils les dérangeaient en pleine intimité ? Alors qu’il s’apprêtait à faire demi-tour, une vieille femme lui ouvrit.

     — Je peux vous aider, jeune homme ? 

     — Je cherche mon ami, Franck, il a passé la nuit ici.

     La vieille dame parut confuse. Elle observa le véhicule garé dans l’allée avant de reprendre :

     — Personne n’a dormi ici, je suis désolée.

     — Franck a déposé votre fille hier et depuis je n’ai pas de nouvelles, êtes-vous certaine que...

     — Ma fille ? s’enquit-elle tristement, ma fille est décédée il y a très longtemps.

     — C’est impossible, on la prise en stop hier, elle était seule sous la pluie ! Et Franck la ramené jusqu’ici.

     — Si c’est encore une plaisanterie, elle n’est absolument pas drôle. Soyez gentil, laissez donc une vieille dame faire son deuil en paix.

     — Mais votre fille… insista Marc, penaud.

     — Si c’est ma fille que vous cherchez, vous la trouverez au cimetière, et maintenant fichez-moi le camp !

    Marc s’exécuta, abasourdi. Sa fille ? Décédée ? Mais alors, qui avaient-ils pris en stop hier soir ? Il remonta dans sa voiture, direction le cimetière. Il devait en avoir le cœur net, il devait savoir.

     Il ne lui fallut pas longtemps pour identifier sa tombe. En effet, sa veste en cuir avait été posé négligemment sur celle-ci, entièrement trempée. Et toujours aucun signe de Franck. Était-ce une plaisanterie de sa part pour lui faire peur ? Il en serait capable, le connaissant.

     Il tenta de l’appeler, encore et encore, mais il tombait inlassablement sur le répondeur. Où était-il donc passé ? Et qui était cette mystérieuse femme ? Marc appela une ultime fois son ami qui, sans surprise, ne décrochait toujours pas :

     — Franck, t’es vraiment qu’un naze ! Si c’est encore une de tes blagues, elle est franchement nulle ! Tu sais quoi, va te faire voir ! Et dire que je me suis inquiété pour toi !

      Hors de lui, il s’éloigna.

      Il n’entendit pas les plaintes de son ami, Franck, à six pieds sous terre.  

      Il n’entendit pas ses poings martelés le bois du lourd cercueil.

      Il n’entendit pas le rire d’outre-tombe de cette femme connue sous le nom de Dame Blanche.

      Il n’entendit rien de tout ça, et il ne revit jamais Franck.