Dreamcatcher

Jour 1

— Je parie que tu n’oserai pas faire une déclaration à la professeur de droit, me lance mon meilleur ami, Alexander Brown, tandis que nous sirotons une bière sur notre belle terrasse.

Je m’esclaffe devant ce défi puéril, bientôt imité par mes deux colocataires. Pour répondre à sa confrontation, je me saisis de mon téléphone et compose le numéro répertorié sur l’annuaire. Elle ne met pas longtemps à décrocher et je me présente aussitôt, plein d’assurance :

— Bonsoir Madame Jones, Dylan McKenzie à l’appareil. Ecoutez, ça fait maintenant trois ans que je suis assidument vos cours et il fallait que je vous le dise, vous êtes la plus belle femme que j’ai jamais rencontré.

— Dylan, si c’est un autre de tes défis stupides, il n’est pas drôle. Maintenant raccroche avant que je ne me décide à informer le directeur de ta déclaration rocambolesque.

— Notre amour est impossible et je le conçois, si toutefois vous changiez d’avis...

Agacée, elle reprend :

— Je vais te rendre un ultime service, Dylan. Demain, lorsque nous nous verrons, je ferais comme si cette conversation n’a jamais eu lieu. Maintenant soyez gentils, je ne veux plus faire l’objet de vos paris stupides. J’espère que le message est clair !

Elle raccroche et nous explosons de rire, Matthew, Alexander et moi. Cela fait cinq ans maintenant que nous allons à la même université. Cinq ans que nous partageons le même appartement. Cinq ans que nous nous lançons des défis à tout va. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le temps passe vite lorsqu’on est en bonne compagnie.

Je fais tinter ma bière contre celle d’Alex en signe de triomphe et il se contente de sourire.

— Tu n’as rien de plus … difficile ? dit Matthiew d’un ton suffisant.

— Vous voulez de la difficulté ? Essayez donc de dormir une semaine sans attrape-rêve et on en reparle, rétorque Alex, vexé.

— Ok.

A mon grand étonnement, ces mots sortent presqu’automatiquement de ma bouche. J’accepte tous les défis, sans exception. Sans réfléchir. Alex dit souvent que je suis fou. Il a peut-être raison après tout. Le suis-je ?

— Je plaisantais, Dylan ! me houspille mon meilleur ami en me fusillant du regard. C’est impossible. Tu en mourrais.

— J’en suis, réplique aussitôt Matthiew en soutenant mon regard.

Je souris et nous nous serrons la main en signe d’accord.

 

Que le meilleur gagne.

 

Nuit 1

J’ouvre les yeux, ébahis. Où suis-je ? Je me souviens avoir ôté l’attrape-rêve au-dessus de mon lit puis plus rien, le trou noir. J’aperçois des formes noirâtres venir à ma rencontre. J’entends des brouhahas incessants, comme des chuchotements, mais rien d’audible. Est-ce que je rêve ? Tout ça m’a l’air bien trop réel pour n’être qu’un songe, mais bien trop invraisemblable pour être vrai. Les formes noires m’entourent, m’acculent, avant de s’insinuer dans ma tête. Des images d’horreur s’imposent à moi, contre mon gré.

J’entends des gens hurler, des enfants pleurer. On s’époumone, crie mon prénom et je ne peux rien faire. Je porte mes mains à mes oreilles et m’accroupie, espérant faire taire ces cris venus d’outre-tombe. Quelqu’un s’approche de moi. On dirait un homme, bien que son corps soit composé uniquement de fumée ardente. Son contact m’apaise aussitôt et le silence se fait autour de moi. Je ne sais pas qui il est, mais à mes yeux, il est mon bienfaiteur.

— Bienvenu parmi nous, Dylan. Nous n’avons pas beaucoup de temps alors je vais tâcher d’être bref. Je vois en toi beaucoup de courage, mais également beaucoup de peur. Tu crains pour la vie de ta petite-sœur, Lya. Tu souhaites la protéger envers et contre tout, mais tu as peur de ne pas être à la hauteur de cette tâche, ô combien laborieuse. Nous sommes là pour t’aider, Dylan. Nous sommes tes amis. Méfie-toi de ton entourage, en particulier de tes deux colocataires. Ils échafaudent un plan, contre toi. Ils veulent s’accaparer ta sœur. Si tu ne réagis pas, il sera trop tard. Tu dois la protéger, à tout prix. Tu comprends, Dylan ?

J’hoche la tête en signe d’approbation avant de me réveiller en sursaut, tremblant comme une feuille. Je m’extirpe aussitôt de mon lit et constate que je suis trempé de sueurs.

Bordel. C’était quoi ça ?

 

Jour 2

Je sors de ma chambre, en rogne, après avoir pris une bonne douche. J’espérais que celle-ci me remette les idées en place, mais non. Impossible d’oublier cette voix sordide, cette forme noire terrifiante ainsi que ses menaces … Lya est en danger ? Et Matthiew et Alexander qui complotent contre moi ? C’est n’importe quoi ! Je ne vois qu’une explication rationnelle possible, le discours pompeux d’Alex m’a tapé sur le système plus que ce que j’imaginais.

Je sirote mon café tandis que je me remémore notre dispute de la veille, cherchant la faille qui a fait disjoncter mon cerveau :

« — Vous ne pouvez pas faire ça, sermonne Alexander pour la énième fois de la soirée. Je vous rappelle que les derniers qui ont essayé sont devenus des indésirables ! Ils ont été enfermés de force dans une cellule de trois mètre carré pour le restant de leur vie. C’est ça qui vous attend si vous jouez avec le feu.

— Parce que tu crois vraiment qu’un attrape-rêve bidon éloigne les mauvais esprits et empêchent les méchants de m’atteindre ? dis-je sur un ton ironique.

— Ca n’a rien de bidon, Dylan, s’exaspère mon meilleur ami en levant les yeux au ciel. Les enfants de Lucifer sont réels ! Ils régnaient autrefois sur Terre avant d’être bannis par nos ancêtres à vivre dans une dimension parallèle à la nôtre. Aujourd’hui, ils ont trouvé une faille qu’ils exploitent sans fin. Il se trouve que nos rêves sont en quelque sorte reliés à leur dimension et sans ton attrape-rêve, tu es vulnérable. Ils exploiteront chacune de tes faiblesses jusqu’à faire de toi un des leurs.

Je ricane, sarcastique, ce qui fait hurler de rage Alex.

— Tu crois vraiment à ces histoires de grand-mères ? Redescends sur terre ! C’est une histoire à dormir debout, une tradition qui est resté au fil du temps et qui arrange bien les marketeurs qui s’en mettent pleins les poches !

— Matthiew, dis-moi que tu n’es pas d’accord avec ce crétin, par pitié.

J’observe mon colocataire faire la moue, je vois bien qu’il est partagé. Force est de constater qu’effectivement, personne n’a jamais dormi sans attrape-rêve ou presque. Mais je reste mon idée : il s’agit là d’une croyance populaire et rien d’autre. Sinon, il faudra m’expliquer comment trois plumes accrochées à un cercle peuvent tenir tête aux plus puissants démons qui n’aient, soi-disant, jamais existés.

— Une semaine, Alex, ça ne peut pas nous tuer, conclut-il. »

 

J’aperçois Matthiew s’installer à côté de moi, inquiet. Son visage est pâle et il a de larges cernes sous les yeux. C’est étrange, j’aurais pourtant juré qu’il n’était pas si fatigué hier. Son regard fait l’aller-retour entre mon café et moi. Il a l’air mal à l’aise.

— Qu’est-ce que tu as vu ?

Cette fois, c’est à mon tour de le dévisager. Qu’entend-t-il par-là ? Aurait-il perçu les mêmes formes étranges, les mêmes hurlements, les mêmes silhouettes que moi ? Ma fierté l’emportant sur mon envie de me confier, je décide de garder ces détails pour moi. Je remporterai ce défi comme je l’ai fait avec tous les précédents.

— Rien du tout, j’ai dormi.

— Tu mens, Dylan. Tu as forcément vu quelque chose.

C’est le moment que choisi Alexander pour faire irruption dans la pièce et voilà que tous deux me toisent, attendant une réponse qui ne vient pas. J’adore mes amis, vraiment. Mais leur insistance de si bon matin m’insupporte. Pourquoi tient-il tant à le savoir ? La voix de l’homme me revient en mémoire : « Méfie-toi de ton entourage, en particulier de tes deux colocataires ». Ridicule. Ce n’était qu’un cauchemar, rien d’autre. Énervé, je me saisis de mon sac et quitte l’appartement, non sans claquer la porte violemment.

La journée se déroule sans encombre, malgré un examen raté et mes amis que j’évite à tout prix. Ils veulent absolument qu’on en parle et ça a le don de me taper sur les nerfs. Je n’ai rien à leur dire, point final. Lorsque je passe enfin le seuil de notre appartement, ils sont là, tous les deux, l’air grave.

Je fronce les sourcils, prêt à la confrontation à laquelle, cette fois, je n’échapperai pas. Matthiew passe directement à l’offensive :

— On annule le défi ! D’ailleurs, j’ai déjà remis nos deux attrapes-rêves. C’était stupide et dangereux. Je les ai vus, Dylan ! Et je sais que toi aussi.

Je contracte chaque muscle de ma mâchoire, laissant petit à petit la colère m’envahir. Est-ce qu’il est en train de remettre ma parole en doute ? Oui, il a raison et je le sais pertinemment. Et non, je ne l’admettrai pas. J’ai une fierté.

— Je remporterai ce défi, un point c’est tout. Tu peux enlever cet attrape-rêve, je n’en ai pas besoin.

— Dylan, regarde-toi, tu as été de mauvaise humeur toute la journée et tu vas me soutenir que cela n’a aucun rapport avec eux ? hurle Alexander comme si j’étais devenu sourd.

— Simple coïncidence. Bonne soirée.

Sans leur laisser le temps de rajouter quoique ce soit, je m’enferme dans ma chambre et détache l’attrape-rêve du mur avant de le balancer violemment à l’autre bout de la pièce. Les enfants de Lucifer n’existent pas, ils n’ont jamais existé et n’existeront jamais.

 

Nuit 2

Me voilà de nouveau dans cette atmosphère morbide et pesante. Suis-je dans la dimension parallèle que mentionnait Alexander ? J’entends toujours ces hurlements de désespoir, ces pleurs, ces déchirures du passé. J’aperçois Lya recroquevillé sur elle-même, ses larmes la secouent de soubresauts. Je m’approche d’elle mais elle ne semble pas me voir. Elle se contente de répéter en boucle : « Je ne veux plus souffrir, Dylan. Plus jamais ».

Cette scène, je ne m’en souviens que trop bien. Elle avait quinze ans et elle venait de se faire quitter par son premier amour. Ce jour-là, je lui avais promis que plus jamais un garçon ne lui ferait de mal. Depuis, je m’efforce de tenir ma promesse.

Lya disparait aussitôt pour laisser place à la silhouette ardente de l’autre nuit. Je recule, apeuré, mais il s’empresse de me rassurer :

— N’aies pas peur, Dylan, ce n’est que nous … tes amis. Ce que tu viens de voir n’est qu’un souvenir du passé. Un souvenir … qui pourrait bien redevenir une réalité si tu ne fais rien.

Je secoue la tête énergiquement. Non. Ça n’arrivera pas, je m’en assurerai.

— J’ai également appris que tu avais raté ton examen aujourd’hui. Tu sais ce qu’ils sont en train de faire, Dylan ? Ils veulent te voir échouer. Ils essaient de te piéger, eux aussi. Ils veulent que tu rates ta vie. Tout comme tes amis essaient de te piquer ta sœur.

La voix d’Alex résonne au fond de moi et je commence sérieusement à douter de leurs bonnes intentions. « Ils exploiteront chacune de tes faiblesses jusqu’à faire de toi un des leurs ». Je me débats. Tout ceci est insensé. J’ai échoué à l’examen parce que je n’avais pas assez révisé. Mes amis ne me veulent que du bien. Et Lya est en sécurité.

Cependant la silhouette ardente reprend, ne me laissant aucun répit :

— Ton cœur est pur, Dylan. Tu essaies de trouver des excuses pour tes amis et cela est parfaitement normal. Moi aussi, j’aimerais avoir tort. Hélas … si tu ne réagis pas, il sera trop tard. Si tu veux réussir ta carrière, il n’y a qu’une seule solution. Tu dois te débarrasser de cette professeur un peu trop envahissante.

Joignant le geste à la parole, il pose ce qui s’apparente à une main sur mon cœur et exerce une pression anormale. Je hurle tant la douleur est intenable. J’ai l’impression qu’on me poignarde de l’intérieur. Mon cœur semble se briser en mille morceaux, littéralement, tandis que je succombe à cette souffrance inhumaine. Je l’entends chuchoter à mon oreille : « Ce qu’ils te feront, Dylan, sera bien plus douloureux. Souviens-t’en ».

Jour 3

J’entends qu’on tambourine à ma porte. Je me lève, furieux, le cœur lancinant. C’est Alex, il m’a entendu hurler et veut s’assurer que je vais bien. Je l’envoie paitre avant de me diriger vers la salle de bain. Machinalement, j’inspecte mon torse. J’arrête de respirer lorsque je me rends compte que ma poitrine est violacée, à l’endroit précis où cette chose a posé sa main. Je me passe de l’eau sur le visage avant de marquer un temps d’arrêt. Que m’arrive-t-il ? Rien de ceci n’est réel. Enfin, je crois. Pour autant, les bleus sur mon torse me font douter. Et si les enfants de Lucifer existaient bel et bien ?

Je m’habille et sort en trombe de ma chambre. Alex me regarde comme si j’avais perdu la tête. Il n’a rien dit et pourtant, il m’énerve déjà. Matthiew fait irruption dans la pièce et me toise, l’air grave. Je les ignore et quitte l’appartement. Je n’ai qu’une idée en tête, aller régler mes comptes avec cette satanée professeur. Je ne les laisserai pas saboter ma carrière.

 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la journée a été pénible et elle n’est pas finie. Je m’affale sur le canapé, mes deux soi-disant amis m’imitent, s’installent face à moi. Alexander attend une réaction qui ne vient pas, s’impatiente :

— C’est quoi ton problème, Dylan ?

Je suppose qu’il fait référence à cet étudiant que j’ai frappé en plein cours. Mais c’est de sa faute, pas de la mienne. Je n’ai rien fait de mal !

— Il m’a traité de raté.

— C’est exactement ce que tu es en ce moment, réplique Matthiew fou de rage.

Je me redresse, sur le qui-vive. Non, il n’a pas pu dire ça. Envers et contre tout, ils sont mes amis. Ils l’ont toujours été. Je les scrute l’un après l’autre, mon cœur me lance à nouveau. Que m’arrive-t-il ? Est-ce que je perds la tête ? Et si cette chose avait raison ? Et s’ils complotaient contre moi ?

— Dylan, fait calmement Alexander, je te le demande une fois de plus. S’il-te-plait, remet ton attrape-rêve. Il est évident qu’il se passe quelque chose. Tu n’es plus toi-même en ce moment.

Il a raison, il a parfaitement raison. Tout ça ne me ressemble pas. Et en même temps … et s’ils réagissaient de la sorte parce que je commence à réaliser ce qu’il se trame derrière mon dos ? Et s’ils complotaient réellement contre moi ? Je décide de rester sur mes gardes, on n’est jamais trop prudent.

— Je le remettrai à la fin de la semaine, comme convenu.

À ces mots je me lève et m’enferme dans ma chambre. Ces idiots m’ont épuisé.

À suivre ...

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